Entretien avec Renéo Lukic La mort d’Ibrahim Rugova: Le Kosovo orphelin
par Louis-Charles Guillemette -
Actualités
Mercredi dernier, à Vienne, devait avoir lieu une rencontre entre les autorités kosovares et serbes, sous l’auspice des Nations Unies, afin d’amorcer des pourparlers sur le statut final du Kosovo. Cette résolution pacifique du conflit a été remise, puisqu’au même moment, à Pristina, chef-lieu du Kosovo, se rassemblaient plus d’un million d’Albanais pour assister aux obsèques du leader incontesté du mouvement national kosovar, le président Ibrahim Rugova, décédé le 21 janvier des suites d’un cancer des poumons.
Ce «Gandhi des Balkans» laisse dans le deuil une nation dont il a dominé la vie politique depuis plus de 20 ans, comme le rappelle Rénéo Lukic, professeur titulaire de relations internationales au département d’Histoire de l’Université Laval, auteur de L’agonie yougoslave (1986-2003), paru aux Presses de l’Université Laval.
C’est en 1989 qu’Ibrahim Rugova se fait connaître sur la scène politique en tant que président de l’Association des écrivains du Kosovo lorsqu’il participe à «L’appel des 251 intellectuels kosovars». Ce document se déclare contre l’amendement de la constitution de Serbie qui abolit l’autonomie du Kosovo, octroyée par Tito en 1974. Dès lors, la destinée d’Ibrahim Rugova se confond avec celle du Kosovo dans une recherche constante d’un règlement pacifique du conflit qui devait mener à l’indépendance complète de cette région, située au sud de la Serbie, entre la Macédoine, le Monténégro et l’Albanie.
L’amendement de la constitution, décrété par Slobodan Milosévic, alors au pouvoir en Yougoslavie, marque le début d’un régime aux «méthodes militaires de Milosevic, selon M. Lukic, une oppression pure et dure». En décembre 1989, Ibrahim Rugova fonde l’Alliance démocratique du Kosovo (LDK), première formation politique de la région. Cet historien, qui a fait une partie de ses études à La Sorbonne, va entreprendre l’affirmation nationale kosovare en faisant adopter, le 2 juillet 1990, par les délégués de l’assemblée du Kosovo, une Déclaration constitutionnelle leur permettant de proclamer la République du Kosovo. Cette affirmation est une réponse directe aux autorités serbes qui viennent de suspendre le gouvernement et le Parlement du Kosovo cinq jours plus tôt. Mais rapidement, les événements se complexifient en Yougoslavie, alors que la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine s’engagent sur la voie de l’indépendance, mais en optant pour la manière forte. Les accords de Dayton, en novembre 1995, mettent fin au conflit le plus meurtrier sur le continent européen depuis la Deuxième Guerre mondiale.
Pendant ce temps, au Kosovo, les autorités serbes procèdent à un «apartheid» selon M. Lukic, «où la population albanaise est complètement isolée». Pour affronter cette logique militaire, Ibrahim Rugova adopte une stratégie atypique pour le contexte, la non-violence qui s’avère être «assez minoritaire dans une région où les valeurs militaires sont très imprégnées et où la non-violence était perçue comme quelque chose d’inapproprié», estime M. Lukic.
En fait, M. Rugova a compris, grâce aux expériences slovène et croate, qu’opter pour la violence n’était que jouer le jeu des Serbes et de tomber dans leur piège. «Il y a un calcul politique dans tout cela, Rugova a très bien compris […] que la violence, se serait une invitation, c’est ce que les Serbes attendaient», estime M. Lukic. Et étant donné le peu de capacité militaire des Albanais, la non-violence demeure la seule option.
Cependant, au cours de l’année 1996, un nouvel acteur émerge sur la scène politique et militaire: l’armée de libération du Kosovo (UCK), qui se veut une réaction aux accords de Dayton et au constat que la reconnaissance internationale de la nation kosovare ne se fera qu’en faisant montre d’un capital militaire conséquent.
Pendant ce temps, Ibrahim Rugova ne se cantonne pas dans une politique statique, il participe activement à l’élaboration d’une «société civile pour trouver un cadre institutionnel pour s’autogouverner», indique M. Lukic. C’est ainsi qu’il «insiste beaucoup sur les institutions parallèles pour contrer l’apartheid des Serbes, c’était son idée de s’organiser». Le président du Kosovo réussit à monter un système d’écoles dans des maisons privées, de la garderie à l’université et des polycliniques afin «de répondre aux besoins fondamentaux de la population dans un état d’occupation qu’était le régime de Milosévic», explique M. Lukic.
Des élections ont lieu en mars 1998 et l’UCK décide ne pas reconnaître le scrutin et de poursuivre sa stratégie: l’affrontement. En effet, en 1997 et surtout en 1998, l’UCK accroît considérablement sa puissance et ses appuis au sein de la population albanaise en répliquant férocement aux incursions serbes qui se font, quant à elle, toujours plus virulentes. Elles atteindront leur paroxysme lors du printemps 1998 où l’armée serbe, appuyée par la police procède à un nombre telles d’exactions qu’au mois d’août, on compte presque 600 000 Albanais déplacés. Même si Ibrahim Rugova «se retrouve assez isolé» sur la scène politique durant cet affrontement, il conserve une crédibilité certaine, selon M. Lukic.
Il profite ainsi d’une particularité qu’il lui est propre et qui lui permet de réagir avec plus de finesse devant ses adversaires serbes. En effet, contrairement aux leaders de l’UCK qui ont grandi dans une société strictement albanaise, Ibrahim Rugova possède une connaissance de la langue serbe, «il a côtoyé les Serbes[…] il a fait ses études durant la période de la Yougoslavie et ça le mettait dans une situation de pouvoir connaître l’autre», indique M. Lukic. Cela n’empêche pas Rugova de commettre un impair important lorsqu’il se rend à Belgrade rencontré Milosevic afin de parlementer avec lui. Cette visite chez l’ennemi est, par la suite, fortement critiqué par ses adversaires. Pensant «utiliser Milosevic», selon M. Lukic, Ibrahim Rugova devra attendre la fin des hostilités pour reprendre les devants de la scène politique kosovare. L’intervention de l’OTAN en mai 1999, à la suite des révélations quant à de probables cas d’épurations ethniques, notamment à Racak, clôt la parenthèse militaire et constitue une réplique au gouvernement serbe qui a refusé d’accepter les conclusions des négociations de Rambouillet en février et en mars. En résulte une mise sous tutelle de l’ONU de la région du Kosovo.
De la fin des bombardements de l’OTAN sur la Serbie le 10 juin 1999 jusqu’à aujourd’hui, le Kosovo est régit par la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’ONU qui est devenu «un véritable protectorat international» comme l’écrit M. Lukic dans son livre. La communauté internationale, dans un processus de nation-building, s’est efforcé de construire les bases d’une véritable société moderne et démocratique.
Avec la fin de la guerre, l’option non violente de Rugova redevient populaire, la communauté internationale reconnaît son leadership et espère pouvoir faire fléchir ses aspirations d’indépendance. «La communauté internationale a misé sur Rugova pensant, à tort, qu’il va accepter quelque chose d’inférieur à l’indépendance», explique M. Lukic. Selon le professeur d’histoire, certaines capitales influentes ont cru que, étant adepte de la non-violence, M. Rugova accepterait d’être plus flexible en ce qui concerne le statut final du Kosovo.
C’est justement à ce propos que l’on avait convié les différents acteurs du conflit à Vienne, mardi dernier, afin de régler le futur de ce territoire.
Selon M. Lukic, il faudra, pour que les événements se déroulent dans le calme, que l’indépendance soit proposée, «sinon, les hostilités vont reprendre et les révoltes sporadiques». Il faut que l’ONU propose une solution à cet «état de non-droit», «il faut qu’elle termine», assure Rénéo Lukic en parlant de la tutellle onusienne. |
|