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Édition du Mardi 31 janvier 2006 > Actualités > Le socialisme du XXIe siècle
Le socialisme du XXIe siècle
par Nicolas Vézeau - Actualités

L’originalité du système de protection sociale vénézuélien

Simón est l’un des 1000 motocyclistes s’étant volontairement enrôlés dans «la force motorisée de la révolution sur deux roues».  Malgré ses 50 ans, le motard socialiste parcourt sans relâche les rues de Caracas, le regard fier.  Son travail lui vaut le respect des siens. Se faufilant entre une cargaison de bananes et une désuète voiture-taxi américaine afin d’y faire passer sa monture, il se retourne, les yeux illuminés d’espoir, et lance: «Ici, c’est la démocratie!»

Aujourd’hui, il s’affaire à montrer les acquis de la révolution bolivarienne à trois jeunes journalistes québécois dans les quartiers les plus défavorisés de la ville, communément appelés «barrios». Demain, il pourra peut-être faire le pont entre un médecin cubain et un indigent sur son «trottoir de mort». «Avec ma moto, je me bats pour le socialisme du XXIe siècle», confie-t-il.

Stationné devant une de ces fameuses «mision Barrio Adentro», créées à la suite un accord entre Fidel Castro et le président Chavez, Simón se moque amicalement de l’accent de Florès, la médecin du barrio. Comme 20 000 autres de ses collègues cubains oeuvrant sur le territoire vénézuelien, Flores est arrivée de l’Île communiste des Caraïbes il y a de cela bientôt deux ans.  «Dans le barrio Ciudad Bella de Capia,  il n’y avait pas la moindre clinique avant mon arrivée», révèle l’omnipraticienne. En échange de cette précieuse aide médicale, Chavez abreuve quotidiennement Cuba de 90 000 barils d’or noir.

Les missions «s’inscrivent dans un effort national de paiement de la dette sociale qu’a accumulée le Vénézuela pendant des décennies de capitalisme sauvage», scandait à l’époque Hugo Chavez. «Elles s’apparentent plus ou moins au système de protection sociale que connaissent nos pays du Nord», précise le président d’Attac-Québec, Robert Jasmin. Ces centres de services sociaux sont la pierre angulaire de la révolution bolivarienne, nom qu’a lui-même donné le président Chavez à son mandat électoral obtenu en 1998.

Tout à fait gratuites pour leurs bénéficiaires, ces missions octroient aux  plus démunis des services sociaux tels que des cours d’alphabétisation, des soins de santé, de l’éducation pré-scolaire, de la vente de produits essentiels subventionnés, des cours universitaires, des travailleurs de rues (contraloria social) et autres. «Avant, il n’y avait absolument rien pour venir en aide aux pauvres. Demandez-vous donc pourquoi il y a tant de criminalité en Amérique latine!», ironise Francisco Ochoa, chef des quelques 5 000 «contralorias sociales» de la mairie de Caracas, depuis l’implantation du programme en 2003.

«En tant que contraloria social, on fait de tout. Le mot d’ordre, c’est la polyvalence», explique Tibisay, une jeune femme de 21 ans.  «Je fais du travail social avec les gens atteints de problèmes mentaux, de drogues, je prends des rendez-vous pour les personnes malades. Si je ne le fais pas, ces gens-là se laisseront dépérir. Ils ne comprennent pas comment se servir du système social.»

Tout comme Simón, Tibisay travaille bénévolement.  Ce sont ses parents qui veillent à ses frais de subsistance. Son chef, Francisco Ochoa, explique que «les recours manquent, mais d’ici une année ou deux, on devrait être en mesure de payer tous nos travailleurs.» Pour sa part, Simón survit en «moto-taxiant» le soir et les fins de semaine.  «L’important, c’est que l’on soit utile.  Sans les gens comme nous, les missions n’auraient jamais pu se développer aussi rapidement», s’exclament les deux volontaires.

Perplexités chez l’opposition
Bien mise, les yeux couverts de lunettes «Chanel», Visela Sanchez vilipende son président. «Tout notre argent s’en va à Cuba, il ne reste plus rien ici. […] Notre pays n’est pas beau», exprime-t-elle en pointant le désordre d’un quartier déshérité. «Et les missions, elles ne sont que très peu nombreuses.  En vérité, elles ne font partie que d’un manège propagandiste. Chavez parle bien, mais il ne fait rien», conclut-elle.  

Portant lui aussi allégeance à l’opposition de droite du Parti «convergencia», le professeur de sociologie Miguel Blanco de l’Université centrale du Venezuela ne va pas aussi loin dans sa critique. Il dit reconnaître statistiquement que les  missions pullulent ça et là de par le pays. Toutefois, il précise «que ce ne sont pas de bonnes écoles. […] En tant que professeur, force est de constater que les étudiants qui viennent des écoles publiques sont de niveau inférieur à ceux des écoles privées.» Il remet en cause le bien-fondé de ces institutions scolaires . «Non seulement Chavez ouvre davantage d’institutions publiques, mais en plus, il les offre gratuitement. Cela formera de terribles étudiants», s’indigne-t-il.

Encore les hydrocarbures
Bien que confortablement assis sur les plus opulentes réserves pétrolières de la planète selon l’OPEP, la gestion rentière de la ressource ne semble contribuer qu’à élargir davantage le fossé entre les deux camps sociaux économiques. L’opposition, dont l’élite monopolisait le commerce pétrolier depuis la nuit des temps, n’accepte pas que Hugo Chavez l’ait nationalisé. Elle y a vu son influence s’effriter du jour au lendemain. Le président se sert désormais à même la manne pétrolière afin de financer son original filet social. «N’est-ce pas normal?», s’exclame Simón.
Résultat, les classes populaires se voient, pour la première fois de leur histoire nationale, comme étant celles qui profitent des richesses de leur sous-sol. Cette situation cristallise le pouvoir du gouvernement bolivarien qui se proclame comme étant le défenseur des pauvres. Pedro (nom fictif), étudiant en relations internationales et vertement d’obédience de droite est exaspéré. Il avance que «si les pauvres étaient moins ignorants, ils s’apercevraient de ce que fait Chavez: du populisme!»

Pour sa part, Elias, ancien conducteur de camion de 77 ans, n’y voit que du feu. Il fait partie du million d’étudiants de la «mision Robinson» ayant reçus leurs diplômes d’alphabétisation l’an dernier. «Je vous confie quelque chose, c’est mon petit-fils qui corrigeait mes devoirs», lance-t-il avant d’éclater de rire.

Les motards de la bande de Simón cachent difficilement leur fierté lorsqu’Elias les appelle à la blague les «Chevaux de fer de Simon Bolivar»; l’armée chevaleresque menée par cette icône nationale qui a expulsé les Espagnols du Venezuela en 1821, année de l’indépendance du pays. «Seulement, l’ennemi que nous combattons au 21e siècle est plus vicieux, il est plus sournois aussi, mais nous le vaincrons, assure Simón. Tout comme Bolivar a libéré notre pays de l’occupation européenne, nous libérerons le nôtre. Nous le libérerons de la pauvreté!  Comme je le disais, désormais, ici, c’est la démocratie!»
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