Médecine d’hier: folklore, idéologie ou science ?
par Annie-Pierre Bélanger -
Opinions
La puériculture traite du nourrisson et de l’enfant. Sa naissance remonte au milieu du 19e siècle (cent ans après la science obstétricale). J’ai choisi ce domaine particulier de la médecine parce qu’il a des conséquences sur toute la population, qu’il rallie plusieurs autres domaines connexes (sociologie, ethnologie, nutrition, psychologie, sexologie), qu’il s’adresse à l’être normal et sain et parce qu’il est représentatif de la « façon de faire » du milieu médical d’autrefois.
Depuis les débuts de l’obstétrique, les hommes de science sont entrés dans le monde des femmes. Ils élaborent des conseils qui visent à préserver la santé de la femme et de l’enfant, mais aussi leur aliénation et soumission aux normes sociales. Leurs préceptes sont imprégnés d’un fort ethnocentrisme (la bonne méthode d’éducation des enfants est celle qui est appliquée dans notre culture), de sexisme, de tabous religieux et de préjugés à l’égard des bébés, des mères et des pères. De plus, ils sont contradictoires et suivent les changements sociaux. Aussi, ils exemptent toute conception de plaisir sensuel dans les rapports entre la mère et son enfant. Comment cela se manifeste-t-il concrètement ?
Au début du 20e siècle et jusque dans les années 50, la puériculture se caractérise par son besoin de s’implanter et d’interdire. Les médecins s’adressent aux mères seulement. Ils valorisent le rôle de mère au foyer et enjoignent les femmes à procréer pour remplir leur devoir envers la patrie et envers Dieu. Toutefois, ils lui refusent l’instinct maternel ; elle doit apprendre par la puériculture. Celle-ci interdit la sexualité durant la grossesse parce qu’elle serait susceptible de provoquer une fausse couche ou une rupture prématurée des membranes. Elle interdit aux femmes enceintes de satisfaire leurs envies alimentaires. À celle qui allaite, plusieurs aliments sont défendus (ail, oignon, céleri, chou, asperge).
Elle interdit au bébé de sucer en utilisant un arsenal de méthodes (moutarde sur les doigts des bébés, cylindre autour des bras qui bloquent la flexion des coudes, bras attachés le long du corps), puisque la succion est vue comme un acte auto érotique. Le temps au sein est aussi limité, variant entre 5 et 15 minutes pour chaque sein, selon la décennie et le médecin, espacé de trois heures entre les boires. Le sein est donc nourricier, pas consolateur ou charnel comme dans d’autres cultures.
Les pleurs sont vus comme des exercices respiratoires ou vocaux de l’enfant qui sont nécessaires à sa croissance et ne témoignent pas d’un besoin du bébé. Il est recommandé de ne pas trop prendre l’enfant pour ne pas s’en rendre esclave et de le laisser pleurer entre les boires, ainsi que la nuit quand il s’éveille. Aussi, il ne faut pas dormir avec lui, car on craint les risques de mort par étouffement.
Bref, des fantasmes moraux, culturels ou religieux jusqu’à la privation du droit de contact entre la mère et l’enfant, en passant par des méthodes cruelles, la puériculture fait ses débuts. Elle prévoit et calcule tout. Le quotidien des mères et des bébés est sévèrement minuté (promenade, bain, boires, sommeil, éveil), reflet de la société ouvrière industrielle.
La puériculture de la première moitié du siècle est patriote, religieuse et se moule au contexte de l’époque. C’est une science naissante prenant ses premiers sujets comme cobayes! Qu’arrive-t-il après les années 50 ? La suite dans mon prochain article.
Annie-Pierre Bélanger |
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